« Nathan Le Sage » – LESSING

« Saladin :
Je sollicite tes enseignements en une toute autre matière, une toute autre matière. Puisque, parait-il, tu es si sage, dis-moi donc quelle est la foi, quelle est la loi qui t’a semblé la plus lumineuse ?

Nathan :
Sultan, je suis juif.

Saladin :
Et moi, musulman. Entre nous il y a le chrétien. Or, la vraie religion ne peut-être que l’une des trois […] »

L’histoire a lieu pendant la Troisième Croisade, à la fin du XIIe siècle, et met en scène les trois religions monothéistes, au travers des personnages, notamment Nathan (le judaïsme), le Templier (le christianisme) et Saladin (l’islam).

Unique en son genre à l’époque (1779), Nathan le Sage est une pièce courte et audacieuse inspirée de la parabole des trois anneaux de Boccace (le Decameron). Si le débat autour de la vraie religion est au cœur de l’histoire, Lessing va bien au-delà question du monopole religieux et nous donne une belle leçon de tolérance et de fraternité, s’inscrivant pleinement dans les réflexions philosophiques de l’Aufklärung.

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Emma B.

emma

« D’abord, ce fut comme un étourdissement ; elle voyait les arbres, les chemins, les fossés, Rodolphe, et elle sentait encore l’étreinte de ses bras, tandis que le feuillage frémissait et que les joncs sifflaient.

Mais, en s’apercevant dans la glace, elle s’étonna de son visage. Jamais elle n’avait eu les yeux si grands, si noirs, ni d’une telle profondeur. Quelque chose de subtil épandu sur sa personne la transfigurait.

Elle se répétait :  » J’ai un amant ! un amant !  » se délectant à cette idée comme à celle d’une autre puberté qui lui serait survenue. Elle allait donc posséder enfin ces joies de l’amour, cette fièvre du bonheur dont elle avait désespéré. Elle entrait dans quelque chose de merveilleux où tout serait passion, extase, délire ; une immensité bleuâtre l’entourait, les sommets du sentiment étincelaient sous sa pensée, et l’existence ordinaire n’apparaissait qu’au loin, tout en bas, dans l’ombre, entre les intervalles de ces hauteurs.

Alors elle se rappela les héroïnes des livres qu’elle avait lus, et la légion lyrique de ces femmes adultères se mit à chanter dans sa mémoire avec des voix de soeurs qui la charmaient. Elle devenait elle-même comme une partie véritable de ces imaginations et réalisait la longue rêverie de sa jeunesse, en se considérant dans ce type d’amoureuse qu’elle avait tant envié. D’ailleurs, Emma éprouvait une satisfaction de vengeance. N’avait-elle pas assez souffert ! Mais elle triomphait maintenant, et l’amour, si longtemps contenu, jaillissait tout entier avec des bouillonnements joyeux. Elle le savourait sans remords, sans inquiétude, sans trouble. »

Madame Bovary, G. Flaubert, 1857 ; II, 9.

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Avant de me laisser fouiller les pensées des héroïnes d’Austen, une jolie coïncidence a voulu me confier celles d’Emma B…

Pilgrim, Timothy Findley

« Toutes les pensées et toutes les expériences du monde (…) ont été gravées et façonnées ici, sur ce visage… l’animalité de la Grèce, la luxure de Rome, le mysticisme de l’époque médiévale, le retour des idéaux païens, le péché des Médicis et des Borgia.

Je suis plus âgé que les montagnes derrière ces vitres et, tel le vampire que je méprise, j’ai connu plusieurs vies (…)

Qui sait, incarnant Léda, j’ai peut-être été la mère d’Hélène ; ou incarnant Anne, la mère de Marie. J’ai été Orion autrefois, qui a perdu la vue et l’a recouvrée. J’ai également été un berger estropié esclave de Sainte Thérèse d’Avila ; un garçon d’écurie en Irlande et un maître verrier à Chartres. Des remparts de Troie, j’ai assisté à la mort d’Hector. J’ai vu la première représentation d’Hamlet et la dernière prestation de Molière en tant qu’acteur. J’ai été l’ami d’Oscar Wilde et l’ennemi de Léonard de Vinci. Je suis homme et femme tout à la fois Je n’ai pas d’âge et je n’ai pas accès à la mort (…)

A propos, un papillon s’est posé sur votre pouce. (…)

C’est fait, déclara Pilgrim. Vous avez enfin libéré votre imagination. »

Pilgrim, Timothy Findley.